Test A.D.N.

Lettre ouverte aux hommes

Docteur Claude Valentin
Octobre 2007


La réflexion contemporaine quand elle ignore son passé s’expose aux affres des poncifs et aux risques de  l’immédiateté. L’histoire éclaire le présent. Rien d’étonnant que l’enfant adore les histoires car « L’enfant sait ce qu’il en est de l’infini, il en vient » dit  Michaud. En ce sens, il est prodige de Vérité. Aux pédiatres de l’entendre et de révéler la lumière qu’il offre.


Il était une fois…


Il était une fois, une contrée tourmentée et rocailleuse située à l’orée de l’Orient et de l’Occident, un peuple savant, riche en esprits brillants et novateurs, et suffisamment sage pour discerner les instances  pérennes du cosmos et les valeurs éphémères de la conjoncture.  Se reposant sur les premières et agissant sur les secondes, il vénérait Péros, divinité des limites, qui permettait de discerner autant les convictions éphémères des certitudes avérées que les terres des  barbares et les étendues de la cité ou encore les espaces accordés respectivement au Logos et au Muthos. Tout n’était que frontières. Ce qui peut paraître curieux à l’homme d’aujourd’hui peu averti des choses de la philosophie est que le Logos, lieu de la Parole,  appartenait au monde du provisoire, du fragile, du précaire, du fugitif, et que le Muthos appartenait au domaine du permanent, du confirmé, du viable, du  tenace, du réel. La ligne de démarcation entre Muthos et Logos chez les Anciens, ne correspondait donc pas à ce  qu’évoquent aujourd’hui «mythe» et «discours». Muthos tient sa signification d’une origine ancienne désignant «une suite de paroles qui ont un sens», définition qui au cours de l’histoire évoluera du côté de « l’histoire inventée, fictive, fable, récit imaginaire», pour devenir au siècle dernier avec le mythe «une construction sans rapport avec la réalité».  Quant au Logos, il exprimait « une parole, un discours» mais aussi « une interprétation, une explication ». Distinction qui invite celui qui cherche un chemin de vérité à sonder la voie pérenne du Muthos plutôt que celle des imputations conjoncturelles du Logos
Les chemins de la connaissance offerts par la mythologie sont riches et variés. Une déesse et un dieu retiendront notre attention. Thémis, déesse de la justice, est l'une des épouses de Zeus. Selon Homère, elle est la personnification des lois qui régissent la justice. Elle assiste aux délibérations des dieux et des hommes et préserve, en toute occasion, l'équité des décisions qui y sont prises. Représentée avec une balance et une épée dans les mains, les yeux bandés, symbole de l'impartialité des sentences qu'elle rend, elle est respectée par tous les dieux de l'Olympe. Toujours selon Homère, Asclépios est le fils d'Apollon et de la nymphe mortelle Coronis. Coronis était enceinte d'Apollon quand elle prit pour amant un mortel du nom d'Ischys.  Apollon conta sa mésaventure à sa sœur Artémis qui cribla de flèches l'infidèle Coronis et lui même tua Ischys. Le corps était déjà sur le bûcher funéraire lorsqu'Apollon réalisa que son amante était enceinte et arracha son fils Esculape du ventre de sa mère et des flammes. Plus tard Apollon confia au Centaure Chiron son fils qui fit des progrès rapides dans la connaissance des vertus thérapeutiques des plantes sauvages; il apprit les incantations magiques; la science de la fabrication des médicaments, des potions et des onguents; la chirurgie qui redresse les membres tordus mais aussi par la fréquentation des malades à qui il prodiguait des soins à connaître les hommes, les femmes et leurs enfants. Il pratiqua avec tant d'habileté et de succès l'art de guérir les blessures et les maladies qu'il fut considéré comme le dieu de la chirurgie et de la médecine. Rien ne liait les deux divinités. Elles connurent cependant un même destin. Les dieux, c’est connu ne meurent pas, ils changent de noms, se latinisent, s’endorment pour ressurgir, frais et disponibles à la première Renaissance venue. Ils se laïcisent, comprendre par là que même s’ils viennent à disparaitre, leurs noms sont tombés en désuétude ou dans l’oubli, leurs attributs perdurent,  marquant limite et découpage du savoir. Péros lui aussi pouvait se latiniser en Terminus, s’endormir, ses frontières continuaient d’exister, preuve en est, elles se déplacent, se transforment, se métamorphosent.
A quelques lieux de cette contrée, sur l’autre rive de la mer était un autre pays. Sa singularité était revendiquée en termes d’élection. Nouvelles frontières qui s’insinueraient entre Elus et Gentils, temps achevé et non achevé : un achèvement  étant un telos, un chef d’œuvre, et non un horos une limite qui peut être dépassée.  Il avait aussi son Logos et son Muthos, à ceci près que la Parole et le Mythe se fondaient sur un même paradigme. L’unicité d’un Dieu qui prenait de cette manière la majuscule. Le Muthos fondait  le Logos, le Logos justifiait le Muthos. Salomon en son jugement en donne l’expression éclatante. Deux femmes sont convoquées, il y a quelque trois mille ans. Se disputant un même enfant, elles exposent au roi Salomon leur différend. Le roi ne sait pas encore utiliser les empreintes génétiques. On connaît la suite : « Soyons équitables, tranchons l’enfant en deux et que chacune d’entre vous en ait la moitié. » « Faites ainsi », dit l’une. « Non, non, dit l’autre, je préfère cet enfant vivant quitte à le perdre… » Le subterfuge de Salomon fait apparaître la vraie mère, sous-entendu pas nécessairement la mère biologique mais la mère qui par le Parole est la plus digne d’affirmer sa capacité à être « une bonne mère ». La mère véritable est celle qui, au-delà de toute filiation biologique avérée, est celle qui donne amour et éducation. Prodige de la Parole sur le lien du sang : le mythe en assure la pérennité en déclarant le silence assourdissant des mères comme voie de sagesse, au mépris des discours des princes. Voie de sagesse de femme si elle n’est pas pervertie par la pensée phallocratique de l’homme, car elle est la conscience de « l’enfant qui seul connait l’infini, il en vient » dit  Michaud.


L’histoire ne se répète pas, elle bégaie

La France ne peut accueillir toute la misère du monde. C’est sans doute la raison profonde qui oblige le politique  à dresser des frontières. Péros, dieu des limites, rayonne. Nord, Sud ; Riches, pauvres ; Blancs, Noirs ; droit du sol, droit du sang ; culture, tradition ; civilisé, sauvage. L’animal politique s’arroge les services de Thémis, déesse de la justice, pour marquer l'équité des décisions qui sont prises. L'impartialité des sentences qu'elle rend, fera qu’il sera respecté par tous les hommes. Tout serait parfait, et nous vivrions dans le meilleur des mondes si le silence assourdissant des femmes qui prend le parti de l’enfant invitait le pédiatre à prendre la parole. Aux disciples d’Esculape, proches des dieux par Apollon, familiers des hommes et des femmes par Coronis, d’exprimer la voie que l’on pensait éteinte.
Tout homme qui réfléchit sur les chemins de vérité où se confondent spiritualité, religion, politique, humanité…est chercheur. Tout chercheur qui fait de l’autre une priorité éthique est médecin. Tout médecin qui exerce au niveau du particulier, se situe dans une intelligence philanthropique. C’est de cette position que peut être approchée la question de la légitimité éthique des tests ADN. L’enfant illégitime, l’enfant naturel, l’enfant biologique sont d’abord des enfants d’un rapport parental. Les tests ADN exposent au risque de départir l’enfant de sa famille. Ils vont à l’encontre des traditions familières, coutumières, tribales. Ils exposent au danger de déstructurer de véritables familles dont le lien repose sur la parole avant celui du sang. Si un choix devait être légitimé, il est du côté de la monogamie. Que la nécessité ou la volonté de l’immigration aient comme corollaires de choix de tendre au plus près du modèle de la parentalité et de son intimité. Le droit au secret pour le patient est un droit inaliénable. Il doit prendre le pas sur toute tendance de rectitude qui voudrait régir l’ordre du monde en instaurant le lien du sang comme ultime et unique instance. Il faut que père, mère et enfant puissent se trouver réunis, sans condition d’attestation génétique, sans subterfuge de contrôle linguistique fallacieux, sans approbation de comité éthique dont le rôle doit rester consultatif au risque de s’inscrire en référence dernière, ce qui est contraire à l’esprit démocratique et philosophique. Il en va de même de l’argument qui confèrerait une légitimité éthique au contenu d’une loi ou d’un principe au motif qu’il est réalisé aux frais de l'Etat. Il existe des champs sémantiques différents qu’il importe de situer et de respecter. C’est l’honneur de Péros  de fonder des frontières entre justice, économie et finances pour diversifier les champs de la pensée et non pour les pervertir, les exclure ou les confondre.


L’honneur d’Esculape

C’est l’honneur d’Esculape de sensibiliser le monde, d’être l’écho du vœu de l’enfant d’avoir un père et une mère réunis, du droit d’être accueilli sur une terre choisie par ses parents. Kant ne parle–t-il pas de «  république morale », d’une même appartenance au « royaume des fins », d’une hospitalité inconditionnelle ? (à la différence de l’hospitalité des bourgeois qui n’accueillent que ceux qui ne dérangent pas !!! Harpagon ne donne jamais le bonjour, il le prête !!!). Mais les parents ne doivent-ils pas passer pour une véritable intégration par l’acceptation de nouvelles limites (règles de la parentalité, légitimité de la tolérance…) ? De fait, Kant mettra deux « bémols » en différenciant le droit de visite et le droit de résidence, et en affirmant la nécessité de maintenir des frontières, même si l’appartenance à l’humanité doit toujours être plus forte que l’appartenance à une nation.
C’est aussi l’honneur des fils d’Esculape d’œuvrer pour que les familles soient réunies dans leur terre naturelle, qu’elles soient soignées et éduquées par ceux qui ont la connaissance. Parrainages, jumelages, French doctors, Pédiatres du monde,… ne montrez-vous pas la voie de l’écoute de l’enfant ? « Cosmopolites de tous les pays, encore un effort» clame Derrida reprenant l’idéologie de Kant.  Son invitation à abattre les murs de nos certitudes, de nos maisons, de l’ordre du monde pour le « règne des fins » est un refus des limites, un appel à l’universelle hospitalité (c’est le sens même de son « Projet de paix perpétuelle »). Derrida invite à aller au-delà de la pensée cosmopolite de Kant. Si les couleurs sont différentes, elles proviennent d’une même lumière originelle. Invitation toute poétique à approfondir la relation, la communication humaine dont témoigne l’ouverture récente du musée de l’immigration, manière aussi la plus assurée de permettre aux hommes de se rapprocher, et non de «surfer » sur les êtres, leurs cultures, leurs religions, leurs histoires car le risque aujourd’hui est que la culture devienne une recherche en rhizomes et non en approfondissements.
Les frontières doivent demeurer  pour une seule raison : celle du « frisson » qu’elles procurent quand elles sont dépassées !


Rey A., Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Robert, 1998, p.2333.

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