Humanitaire et Ethique

Claude Valentin
Pédiatre
Dr en Médecine
Dr en Philosophie

Que peut apporter une réflexion sur l’éthique à des médecins engagés dans l’humanitaire ? Sans doute rien, ou du moins rien de visible. Si l’éthique devait démontrer sa pertinence en termes de productivité, elle serait certainement écartée du champ  de l’université des savoirs, au même titre que l’art, l’histoire, la psychologie, la sociologie…et autres sciences dites humaines.  Disons le nettement, à l’instar des autres disciplines citées, la réflexion éthique ne sert à rien. Voilà, certainement la raison pour laquelle elle a été longtemps écartée, et l’est parfois  encore des enseignements et des débats.

Si l’éthique devait être confondue avec une morale, qui est le premier sens qu’on lui donne couramment, elle ne serait qu’une restauration plus ou moins édulcorée des leçons apprises dans l’enfance, en cours de morale justement, et dont la nécessité  est devenue moins présente à force de raidissements de la  pensée qui ont fait se confondre éthique et moralisme. Ces successions de jugements subtiles touchant à l’interdit ont fini par décourager les esprits les plus avisés.
L’éthique n’est pas un moralisme, elle est en fait l’inverse. L’éthique en son premier sens est une étude des conduites et des comportements, en son second sens, une critique de la morale. Elle se situe, pour reprendre Heidegger et  Hölderlin, dans l’ouvert.

L’éthique interroge notre lien à autrui, les raisons de sa nécessité, les motifs de ces échecs, les risques, les  succès faisant de la rencontre une réussite.
L’éthique interroge. Elle invite à une réflexion sur les raisons même qui nous font agir ou interagir. Elle n’est pas un éternel questionnement sans réponse qui, au nom de la tolérance ou d’un relativisme éthique, amènerait à penser que toutes les doctrines, tous les engagements se valent, mettant au même niveau les régimes politiques totalitaires et les démocraties authentiques. Il existe des absolus éthiques, l’intérêt prioritaire porté à l’enfant en est un, aux yeux des droits de l’homme. S’il existe des absolus éthiques, il n’existe pas d’universaux. Comment penser par exemple la liberté de l’individu, quand le mot liberté n’existe pas. Dans la langue chinoise, son sens approché  se traduira par « régulation de l’harmonie » périphrase assez éloignée du sens de liberté. Comment penser la chose quand on n’a pas de mot pour la dire ? Ici finit l’intelligence du verbe, ici commence l’incompréhension et les dangers qui en découlent. Des pédiatres engagés au Cambodge, par exemple, dans le cadre d’action humanitaire telle l’association Pédiatres du Monde, témoignent combien peut être orientée l’aide portée aux enfants réfugiés, combien elle peut être détournée des objectifs humanitaires  au profit des prérogatives d’un système politique.

L’éthique interroge sur les raisons d’un engagement  envers autrui. L’absence d’universel est une chance. Elle ouvre un chemin. Un chemin qui exige de se positionner. Un chemin où se confondent s’engager, agir, résister. S’engager dans l’humanitaire, c’est se poser continuellement la question de ce qu’est un homme et de cette manière parcourir et  condenser les questionnements qui ont jalonnés l’histoire de l’humanité. Le premier à s’interroger sur ce qu’est un homme sera  Diogène. La réponse allait de soi jusqu’alors. Les Athéniens, forts de leur savoirs et de leurs cultures, affirmaient les Hommes c’est nous, les citoyens, les autres sont les Barbares. Les Hommes, c’est nous diront les Inuits, mot qui signifie  précisément les Hommes. Les Hommes, c'est nous garantissent les Occidentaux touchant  la première fois le continent américains. D’où la question : les Indiens ont-ils vraiment une âme, sont-ils des Hommes ? Les Hommes, c’est nous, assurent fermement encore les Blancs embarquant les Africains dans des rafiots en route vers les cotonnades, se dédouanant de toute conscience. Le passé laisse des traces indélébiles. Pire il modélise un comportement.

L’éthique interroge sur les raisons des échecs d’un engagement. Le passé laisse des traces. Il a placé l’homme colonisateur d’hier  dans la toute puissance et l’étranger dans l’assistanat ou dans l’esclavage. L’héritage est connu. Le modèle se perpétue. La rencontre entre deux cultures est un conflit. Les pays où règne le plus grand désordre sont ceux qui ont le plus de richesses. Ce sont encore les mêmes pays où sont placés le plus d’ONG, pour justifier l’alibi militaire. Puissance militaire oblige, il n’est de faim dans le monde qui ne soit voulue. L’impérialisme a parlé : 80 pays touchés, 800 millions d’affamés. Comment poser sereinement la question du droit d’ingérence au profit des enfants affamés quand la décision relève des pays capitalistes, quand existe un armement planétaire sans précédent ? Comment vaincre l’oppression quand le tyran s’est habillé en prince de pseudo principes démocratiques ? Comment  être crédible quand on décide simplement d’aider l’autre ?

L’éthique interroge les risques de l’aventure humanitaire. « 90% de l’aide humanitaire est assurée par les associations religieuses ». Internet donne des mots d’ordre planétaire, les ONG américaines sont majoritairement religieuses, besoin de repentance… voici pour les raisons communément énoncées. Plus finement, c’est la nécessité de croire au plus intime qui est présent en chaque être qu’il soit colonisateur ou colonisé. Comment s’en démarquer, afficher une neutralité religieuse alors que la couleur de la peau est déjà un signe, une histoire, un passé, avant même toute expression verbale, tout rite ou tout signe ostentatoire d’appartenance religieuse ? La mission paraît impossible au point même de remettre en cause le questionnement.  Plutôt qu’une négation d’appartenance religieuse affirmée au nom de la tolérance, la question essentielle n’est-elle pas celle de la lutte contre l’intégrisme touchant toutes les croyances qui se doit d’être privilégiée? Intégrisme qui nie tout respect de l’homme,  qui chosifie  le lien humain, qui condense sous son nom l’intolérance.
L’éthique existe, à l’instar de la philosophie, pour ne pas avoir peur. Nous sommes la première génération où la culture peut réellement circuler. L’enjeu sera de trouver des modes de résistances uniformes : résister au dictat de l’avoir, penser le don comme un acte libre et libérateur d’une manière de se comprendre, contredire l’omnipotence de l’être. « Le plus court chemin entre soi et soi, c’est l’autre » dit Ricœur. L’autre m’invite à me comprendre et donc à penser à un monde plus humain et non plus performant. La pensée de l’autre, c’est celle qui me permet de vivre, de me découvrir dans ma langue. Quand les certitudes de l’Occident se fissurent, quand l’Orient remet en cause ses traditions, enfin peut naître un dialogue. C’est au moment où j’accède à ta vérité que peut commencer l’humanitaire.
Voilà pourquoi l’éthique ne sert à rien.
Voilà pourquoi, je l’espère, nous y tenons tant.

Juin 2008

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