ETHIQUE HUMANITAIRE


Christian Navarro

Pédiatre
Avril 2007

Ethique humanitaire

--------------------

Nous connaissons tous la souffrance des enfants démunis, dans des familles en détresse, en prise avec des difficultés considérables, manquant d'eau potable, d'aliments, d'enseignement, de soins médicaux.
L'aggravation au fil des ans d'une telle misère semble constituer un effrayant paradoxe à notre époque marquée par les progrès mécaniques, agricoles, industriels, mais aussi médicaux, sociaux et culturels.
Les hommes n'ont jamais accordé autant de valeur, de respect à la vie humaine, que ces dernières décennies, et dans le même temps nous avons vécu et vivons encore des guerres effroyables, des destructions culturelles et des génocides.
Il est inutile de présenter toutes ces catastrophes connues par chacun. De même, il est inutile de s'arrêter sur les catastrophes écologiques qui intéressent et inquiètent plus les riches et puissants de la Terre, sans qu'ils ne prennent de vrai décision, là non plus. Catastrophes écologiques qui frapperont surtout, bien entendu, les pays les plus pauvres. Notre siècle sera bien celui des grands paradoxes.


Le domaine humanitaire a également ses paradoxes

Les plus grandes Associations humanitaires viennent des pays les plus riches, les plus puissants, de ces pays qui ont eu les plus grandes responsabilités dans la misère des peuples que ces mêmes Organisations Non Gouvernementales (ONG) veulent aider. Et il s'agit bien parfois des mêmes hommes qui possèdent les deux casquettes. Ceci peut aller jusqu'à la caricature de confier des actions humanitaires à des armées. A aucun moment les politiques qui pilotent ces actions ne perçoivent l'incongruité de tels oxymores : armée humanitaire ou humanisme militaire.
Il peut arriver que les militaires aillent secourir et "réparer" avec leur casquette humanitaire les civils blessés par les mines "antipersonnel" qu'ils ont mises en place, protégés par leur casque militaire. Ces mêmes militaires peuvent aussi être blessés par les armes que leur propre nation vend au pays qu'ils combattent (nous ne sommes pas à un paradoxe près). Nous avons aussi, tous, entendu parler des "frappes chirurgicales": tuer "proprement". Or, nous savons que les guerres font plus de victimes civiles que de pertes militaires, et que nous parlons maintenant, bel euphémisme, de dégâts collatéraux.


Avec les actions "humanitaires" des armées nous voyons bien les limites de neutralité et d'indépendance des ONG intervenant à l'aide de subventions de Pouvoirs Publics, de Gouvernements, d'Etats. Et nous comprenons les craintes ou les réticences de pays faisant appel à cette aide internationale, si dépendante des Etats.

Les associations humanitaires semblent bien être mises en danger par cet étonnant mélange de militaire et humanitaire. Les risques de confusion sont très grands sur le terrain, les risques d'utilisation de cette confusion sont encore plus grands.


Il est bien évident, de plus, que les terrains d'action de "l'humanitaire des armées" ne sont pas choisis en raison de problèmes humains, ni toujours militaires, mais répondent à des décisions politiques. Celles-ci dépendent le plus souvent du Ministère des Affaires Etrangères et s'imposent aux armées.


Les Etats voulant vraiment aider les populations en difficulté, peuvent seconder les ONG dans leurs missions, par exemple par des dotations en équipements sans contrepartie "politique" dans leurs modalités d'action.


Enfin, les médecins militaires oublient que leur principale fonction est de réparer les "guerriers" blessés pour qu'ils repartent le plus vite possible au combat. Nous ne sommes pas tout à fait là, dans la grande noblesse de la médecine. L'humanitaire des armées est dans une semblable clarté. 


Certaines de nos consœurs ONG possèdent des budgets considérables. Les deux plus grosses ont chacune un budget triple de celui de la Croix Rouge Internationale, dont le Comité International a de véritables fonctions diplomatiques. Et le budget de PDM ne serait pas suffisant pour acheter les timbres de MSF (Médecins sans frontières), cinq fois plus petite que la Croix Rouge. Alors que représente notre association ? Que pouvons-nous faire ? Quelle aide pouvons-nous partager ?

 

S'engager dans l'humanitaire


C'est engager sa responsabilité vis-à-vis de quelqu'un. Et cet engagement doit être basé sur la confiance née d'une rencontre : échange entre des groupes de personnes qui ont besoin mutuellement les unes des autres. Il s'agit bien d'un besoin d'échanger, de partager, de comprendre et d'apprendre. L'aide ne peut se faire que si le besoin existe, si la demande est faite, si le partage est vrai. On ne doit aider quelqu'un contre son gré. Ne pas en tenir compte, même dans un souci apparemment justifié d'efficacité, apporte bien souvent, après une phase d'euphorie, des difficultés nouvelles, parfois plus graves, et malheureusement aussi, responsables de séquelles.

Mais nous ne pouvons oublier dans le même temps que l'action humanitaire est toujours orientée du Puissant vers le Faible. L'inverse serait considéré comme une incongruité.
Après les Missionnaires, symbolisés par les Pères Blancs, agents, plus ou moins clairs, du colonialisme, voici les nouveaux Missionnaires, symbolisés par les Hommes en blanc, les médecins, agents, conscients ou non, de l'Impérialisme occidental (et bientôt sino-indien). Avec dans les deux cas des justifications tout à fait morales pour intervenir et apporter les bienfaits de la "civilisation".

On peut noter également qu'une aide apportée par un pays puissant ou un groupe d'hommes venant d'un pays puissant, est appelée Aide Humanitaire, et que la même aide venant d'un état faible ou de groupes d'hommes d'un état faible, est appelée plutôt Propagande. Comparons par exemple le travail effectué par des ONG d'obédience catholique ou protestante à celui, très efficace, effectué par des groupes islamistes. Exemples que nous trouverons facilement en Palestine, au Liban ou même au Maroc. Voir aussi l'étiquette mise sur l'aide apportée par Cuba à nombre de pays africains.
Nous notons, dans le même temps, l'impact d'ONG américaines d'obédience protestante dans certains pays africains.

L'action humanitaire, en dehors de l'urgence immédiatement vitale

Cette action doit être durable, basée sur un véritable partenariat permettant aux acteurs locaux de se prendre en charge et à l'action humanitaire de devenir, le plus vite possible, inutile.
L'action humanitaire n'a pas pour but de créer le besoin chez l'autre pour avoir le droit de l'aider et se donner la bonne conscience d'apporter une aide "ingérente", pour ne pas dire impérialiste actuellement  ou anciennement paternaliste, coloniale.
Car, il est toujours facile de justifier avec une belle couverture morale diverses interventions, y compris des actions militaires. Nous avons souvent vu l'Occident vouloir ainsi imposé ses visions démocratiques. La démocratie au bout des fusils. Et nous ne parlons pas de certaines interventions qui, sous étiquettes humanitaires, correspondent à de véritables actions à enjeux géostratégiques ou économiques.
L'action humanitaire peut-elle cependant correspondre à un réel dialogue avec des échanges bilatéraux apportant aux deux parties, sans que l'on parle d'échanges commerciaux ?
En allant au fond des problèmes, en analysant toutes les balances économiques, on doit bien admettre que la totalité des financements humanitaires ne couvrent pas ce que nous sommes en droit d'appeler des pillages économiques réalisés par les nations les plus riches, (et actuellement dominantes, du moins économiquement).

Le bénévolat humanitaire
Les bénévoles de PDM sont tout à fait conscients des difficultés des populations déshéritées, des enjeux économiques mondiaux, des bienfaits et des risques de l'action humanitaire. Sans parler du Devoir d'Ingérence, défendu par certains "Humanitaires", enlevant ainsi aux Petits Pays le droit d'exister à l'instar des Grands : c'est-à-dire souvent le peu qu'il leur reste. Ce débat est cependant largement ouvert.
Il est bien évident que rien n'est tout blanc ou tout noir.

Nous pouvons rappeler que la Charte des Nations Unies permet déjà aux agences onusiennes d'intervenir sans officialiser cette notion de Droit ou Devoir d'Ingérence.


Le bénévolat humanitaire répondant à de telles réflexions nécessite une connaissance de soi, de ses réelles motivations et de ses limites et justifie une formation continue avec un travail en équipe. Il serait inconséquent actuellement de participer à des actions humanitaires sans avoir réfléchi et sans continuer les réflexions sur tous ces points.

Cette réflexion avec ses dialogues est au coeur même du fonctionnement de l'association Pédiatres du Monde.

 

Retour Haut du document

Retour Accueil Documentation