ETHIQUE ET HUMANITAIRE Il était là, au premier rang, altier et hautain. Très chic : costume, chemise blanche impeccable et cravate. Dès que j’ai commencé à parler du haut de l’estrade, à deux mètres de lui, pour faire le cours dont j’étais chargée, il a ouvert tout grand le journal du jour et l’a lu, ostensiblement, en tournant fort les pages, pendant toute la durée de mon exposé. C’était une fin de journée harassante, en août. Dans la chaleur nous avions déchargé un camion de trente cinq tonnes de cartons de médicaments et de matériel médical. Nous faisions la distribution des fauteuils roulants, les premiers à jamais avoir existé dans ce pays. Quand j'ai donné celui destiné à son enfant myopathe cette femme a été terriblement déçue et est partie sans un regard, sans un merci, parce qu’elle l’avait imaginé électrique…. Dans notre programme, financé par une grande institution internationale, il est prévu l’installation, l’équipement et l’aide au fonctionnement d’un centre de référence concernant la prise en charge de l’enfant. Nous avions toutes les difficultés possibles à trouver un local pour accueillir ce centre au point que le bailleur de fond menaçait de clore le programme si nous n’y parvenions pas dans un délai qu’il fixait court. Aucune autorité locale, ni même le ministre de la santé, sollicité, n’a trouvé la moindre salle à nous proposer, ni dans un hôpital, ni dans une université alors que, dans ce pays, tant de locaux de l’Etat sont vides et à nos yeux si facilement accessibles gratuitement pour une institution locale bienveillante. Nous avons dû chercher inlassablement et finalement trouver un local, notre local, à un prix locatif exorbitant payé par notre programme. Nous allons là-bas former des professionnels de la santé, remettre au goût du jour occidental leurs compétences. Nous les enseignons bénévolement alors qu’il faut les payer pour assister à nos cours et que ce « salaire » fait partie du budget de la mission. Ils assistent las et résignés, pour la plupart, à nos formations mais s’animent, motivés au moment de la paye… La plupart des professionnels avec lesquels nous avons collaboré dans les toutes premières missions, qui se sont montrés accueillants, ouverts et actifs à nous aider ont émigré. Ils ont quitté ce pays qu’ils se disaient prêts à vouloir changer et à faire bouger avec notre aide qu’ils disaient bienvenue …Ils l’ont quitté parfois en se servant de nous pour faire un stage en France et y rester … Autant d’exemples qui imposent la réflexion : pourquoi venons-nous ici ? Que venons-nous y faire ? Nous a-t-on demandé de venir ? Attend-on quelque chose de nous ? Nous y prenons-nous bien pour faire ce que nous croyons utile ? Que venons nous-faire dans un pays en développement quand il ne s’agit pas d’humanitaire d’urgence ? L’action humanitaire en urgence se conçoit devant la détresse évidente des populations. Il est possible de supposer que les professionnels locaux sont dépassés par l’ampleur d’une tâche pour laquelle ils sont compétents mais qui est, là, accentuée par un accident naturel ou un conflit armé. L’entraide, par des professionnels venant à grand bruit, de pays indemnes paraît évidente dans sa nécessité et donc facilement acceptée par la population locale. D’où vient notre démarche ? Altruisme ? Culpabilité de nantis ? Recherche d’exotisme professionnel ? Officiellement et consciemment : persuadés de la chance que nous avons de vivre dans un pays développé, nous souhaitons partager cette chance. Par solidarité nous avons décidé de donner de notre temps, de notre bonne volonté, de nos moyens…. Cependant il ne s’agit pas cette fois d’aider les professionnels locaux dans une tâche qu’ils savent faire. Il s’agit essentiellement de formation. C’est à dire apporter dans ces pays un savoir, une technique que, par définition, ils ne possèdent pas et dont même (d’autant plus il y a quelques années lorsque les moyens de communication et d’information étaient moindres) ils ne soupçonnent pas l’existence. C’est ce qu’il ressentait quand j’essayais de transmettre ce que m’avaient appris mes maîtres. Depuis tant et tant d’années elle souffrait à déplacer son enfant myopathe. Il était adolescent et trop lourd maintenant. Les riches français amenaient et donnaient des fauteuils roulants avait-on annoncé. C’était inespéré, la fin de son calvaire, son enfant enfin autonome. Quelle déception : un fauteuil de récupération qu’elle va encore devoir pousser, quelle chute de rêve, amertume, rancœur….Elle m’a peinée mais elle avait tant de douleur… Ils travaillent comme on le leur a appris, comme ils l’ont toujours fait sans jamais penser qu’ils pouvaient faire autrement. On leur a dit et laissé penser pendant tant d’années qu’ils étaient les meilleurs avec leur système social. Et puis ce système s’écroule et les voilà portés par un espoir fou de reconstruire mieux et plus solide mais c’est difficile, plus rien ne tient debout, il n’y a plus de salaire, il faut se débrouiller pour survivre. Toutes les certitudes s’effondrent. Il restait les réflexes professionnels auxquels se raccrocher pour faire passer la journée et justifier un trop maigre salaire ; et puis « les Français » viennent dire que ce n’est pas comme cela qu’il faut travailler et veulent insuffler un autre savoir, d’autres techniques. Mais pourquoi s’investir sur cet apprentissage ? Quel est l’avenir professionnel ? Mon poste demain sera-t-il maintenu ? Mon maigre salaire sera-t-il versé ? Par contre, pour écouter les Français, on me propose plus que ce salaire ; alors oui, j’écoute : poliment sans trop comprendre, sans trop poser de question mais je repars avec quelques billets et c’est déjà ça …Ils nous exaspèrent mais ils sont tellement désespérés… Bien sûr qu’il y a dans cette ville de nombreux locaux vides, y compris dans les hôpitaux …Beaucoup d’enseignants sont partis, beaucoup de médecins sont partis, beaucoup d’étudiants sont partis…Mais comment un ministre peut-il admettre cela ouvertement, et puis le pays a tant besoin de devises ….Alors qu’ils payent un loyer ces français qui le peuvent ….choquant mais pragmatique … Il y a beaucoup de choses qu’ainsi nous avons apprises sur le terrain. Concertation ? Participation ? Il a fallu des années et des années, de part et d’autre des blessures, des humiliations maladroites, des frustrations, des déceptions, du temps perdu, de l’argent non rentabilisé à l’évidence dans l’instant ….. Il a fallu chercher, essayer, tenter telle ou telle action dans tel ou tel lieu avec tel ou tel interlocuteur selon tel ou tel programme …. 10 ans !! Et pourtant…….. Quelle fierté quand les professeurs français que nous avons amenés parfois avec nous, car nous avons appris à admettre qu’il fallait cette caution à nos messages, s’étonnent que les prématurés soient si bien installés dans leur couveuse, et qu’on sait que cette installation a été enseignée par les puéricultrices de nos équipes… Quelle victoire quand une salle entière de jeunes étudiants applaudit quand sont officiellement remises en cause d’anciennes pratiques néfastes. Et au-delà de toutes ces notions théoriques, de toutes ces petites victoires de pratique professionnelle, en fond d’écran : l’enfant, l’enfant malade qui toujours a guidé nos actions dont nous pouvons légitimement penser qu’il a été le seul bénéficiaire de ce long cheminement. Certes nous sommes passés en force, avons parfois négligé trop souvent concertation et participation. Et si c’était cela la concertation et la participation ? |