Orphelins du Darfour
Dr Claude Valentin
Que l’on soit pédiatres, médecins, professionnels de santé, parents, ou simplement citoyens du monde, l’implication de l’enfant dans la conjoncture sociale interpelle les esprits. La vox populi, par média interposé, ne s’y trompe pas. Que la condition de l’enfant soit menacée ou bafouée, la réaction sera vive, sans appel.
Le silence assourdissant des femmes
Cœur et raison plaident d’une même voix, s’émeuvent et dénoncent si son enthousiasme, sa poésie, son souffle sont menacés. Les justifications abondent pour légitimer sa protection : l’enfant indigent, misérable orphelin interpelle la fibre sensible de l’homme : l’enfant n’est-il pas l’aurore d’un moi-même, une conjonction de mon futur, et donc respectable par essence ?
La loi qui prime est celle du respect de l’enfant : l’argument semble si irréfutable l’autorité de la tribu, l’identité de la race, l’appartenance à la nation ou au pays, s’évanouissent devant la réalité de l’enfant menacé, en écho de l’impératif de la vie à honorer, naissante ou en devenir. L’attente désenchantée, cette vie qui ne vient pas… l’infertilité est une malédiction. Les mythes, miroirs des sagesses populaires sont éloquents. Les rites de l’Antiquité témoignent. Les rites de fertilités de Dionysos à Athéna, en passant par Cybèle prospèrent dans toute la Grèce antique Rachel demandant à Jacob des enfants, Hannah stérile priant l’Éternel, ou Michal se plaignant d’être sans descendance sont autant d’exemples qui prouvent le souci accordé à la fécondité et une singularité reconnue à l’enfant.
L’enfant peut-être digne de respect, il n’en est pas moins remplaçable. Pour saisir un intérêt porté à un événement, une institution, une coutume, une personne au sein d’une la société, il n’est meilleur itinéraire que celui dessiné par les tragiques, tel Sophocle qui, mettant en scène Antigone expriment le ressenti envers l’enfant. Dans la Thèbes antique, une femme transgresse la loi du roi Créon pour ensevelir son frère Polynice. Antigone livre cet étrange monologue :
Si j’étais mère et qu’il s’agît de mes enfants, ou si c’était mon mari qui se fût trouvé à mourir, je ne me serais pas donné cette peine. Quel raisonnement me suis-je donc tenu ?Je me suis dit que veuve je me remarierais et que si je perdais mon fils, mon second époux me rendrait mère à nouveau, mais un frère, […] je n’ai plus d’espoir qu’il m’en naisse un autre.
Deux univers sont mis en tension : d’un côté, la loi des dieux toujours agissants qui exigent la célébration de rites. C’est le lieu du sacré, de l’immuable, du frère, l’unique, l’irremplaçable De l’autre, la loi des hommes, domaine du séculier, de l’éphémère, du remplaçable, c’est le lieu où évolue l’enfant.
L’enfant est remplaçable, en écho les géniteurs sont substituables : Abraham en témoigne : « Voici le Seigneur m’a empêché d’enfanter. Va donc voir ma servante, peut-être que par elle j’aurai un fils » dit Sarah. Au-delà des interdits que retiennent les poncifs, un horizon s’est ouvert. Les frontières reconnues à la fécondité sont repoussées, ce qui était impossible est devenu possible, et parallèlement l’attache donnée par la parole surpasse le lien du sang.
5 000 ans après
Cinq millénaires se sont succédés ; Les lois énoncées par la tradition biblique, résultat d’une méditation de quelques millénaires n’en finissent pas de fructifier. La première est déclinée chaque jour par la science, la seconde rend licite l’adoption, mais privilège de la parole des médiateurs se sont invités ; officiel, officieux, travailleur social, officier de santé, médecin et nouveauté ultime le politique est appelé.
Plus les traditions sont marquées par leur antériorité, plus elles sont une valeur identitaire de l’homme. L’adoption ne déroge pas à cette règle. Longue vie lui est annoncée. Elles obéissent à une volonté prioritaire donnée et reconnue à la vie, comme l’attestent les lois du lévirat durant toute l’Antiquité. Vie de l’enfant, naturellement, mais aussi vie pour le donateur, l’adoptant, l’intermédiaire, vie dans toutes ses acceptions données par la tradition grecque. Priorité reconnue à la vie qui détrône la valeur de générosité que les idées communes reconnaissent habituellement à l’acte d’adoption.
Pourquoi adopter un enfant serait-il un acte généreux ? Décider d’avoir un enfant est un acte de communion, une concrétisation, un aboutissement d’un acte d’amour qui fera de l’enfant lui-même un sujet d’amour. Avoir un enfant est une partition, un échange, un plaisir, une jouissance entre la parentalité et l’enfant. Autant d’expressions jouant sur le partage qui exclut l’acte altruiste, la conduite dévouée. Si la vie est affaire de don pour l’âme pieuse, la référence vise le divin et non l’homme.
On ne peut pas, non plus, reconnaître une valeur généreuse à la personne qui abandonne son enfant. Peut-on offrir son enfant dans un élan de générosité ? Il faut évoquer sans doute le cas particulier du donateur qui confie son enfant à une famille plus aisée dans la perspective de lui offrir un meilleur devenir. L’abandon n’est pas un acte de délaissement mais une nécessité dictée par le réel. L’affirmation se vérifie à l’aube même de notre histoire : si aimer un enfant devait avoir du sens pour un Mésopotamien, c’était assurer à l’enfant un destin plus favorable en le confiant à une famille plus fortunée.
L’intermédiaire s’est invité, du marchand d’enfants au médecin magnanime. Valeur de rachat dans son acception la plus mercantile qui soit pour l’un, acte de rachat dans son expression la plus désintéressée pour l’autre. Seule l’action morale permet de distinguer la bête de l’ange, pour parler comme Pascal. Rien d’étonnant que Kant affirme avec force que la coupure réalisée par l’éthique est catégorique, elle ne vise pas d’autres fins qu’elle-même. On agit moralement uniquement pour agir moralement et non par recherche d’un quelconque intérêt personnel, financier. L'impératif catégorique lui prend la forme d'une injonction: « Agis de façon telle que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans tout autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen. »Contrairement aux impératifs hypothétiques, cet impératif est unique et oblige inconditionnellement. Si j’agis selon ce principe ce n’est pas pour atteindre une fin particulière mais uniquement par volonté de suivre ce principe. L’action morale pour Kant est en outre universellement bonne c’est-à-dire bonne en toute circonstance et pas uniquement pour une personne précise ou dans une situation particulière. Pour savoir si une action est moralement bonne, le critère fondamental est qu’on puisse universaliser sa maxime. D’où la célèbre formule : « Agis selon la maxime qui peut en même temps se transformer en loi universelle »
La frontière est nette et accessible à toute raison. La difficulté est qu’un être peut agir dans les meilleures dispositions et se faire manipuler par incompétence, par naïveté, par ignorance. Tel est, si j’en crois les témoignages recueillis, le cas du Docteur Van WinKelberg qui, effectuant sa première mission pour « sauver » des enfants, fait partie des bénévoles détenus au Tchad à la suite de la tentative de l’Arche de Zoé. Philosophie oblige il doit être soutenu, par confraternité il doit être aidé. Son crime est d’avoir été naïf. Pour avoir moi-même participé à des missions humanitaires de rapatriement d’orphelins au sein d’organismes humanitaires, au moment de la guerre du Liban, je sais combien il est difficile, et même impossible de connaitre personnellement le statut civil des enfants conduis. Médecins pratiquant l’humanitaire, nous sommes obligés de faire confiance aux organismes avec lesquels nous travaillons. Il faut discerner le bon grain de l’ivraie, ivraie qui est une véritable peste en raison du discrédit qu’elle porte sur les organismes véritablement humanitaires. Au politique est demandé aujourd’hui de légiférer sur un statut éthique des associations humanitaires.
Humanitaire, O combien de crimes a-t-on intenté ou légitimé en ton nom !
Une des plus grandes difficultés est sans doute la problématique soulevée par le devoir d’ingérence. Dépasser les lois d’Etat au nom des lois supérieures qui est le bien d’autrui. Antigone en témoigne. Aller en pays étranger pour secourir la population est ancienne : au XIXe siècle, on parlait « d'intervention d'humanité ». Les Européens appelaient ainsi leurs actions pour aller, officiellement, sauver les chrétiens vivant en Turquie, officieusement, pour déstabiliser le Sultan de Turquie, Abdülhamid II. Au nom de cette « intervention d'humanité », les pires atrocités furent pratiquées. Les défenseurs de l'ingérence humanitaire justifient leur action au nom d'une morale de l'urgence : « on ne laisse pas mourir les enfants de pays en guerre». Justifiée dans son fondement par la déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, l’ingérence n'est légitime que lorsque les droits de l'homme ou de l’enfant sont manifestement violés. Sous peine d’être une nouvelle dictature de la pensée, elle se doit d’être encadrée par une instance supranationale, tel le conseil de sécurité des Nations unies. Et c’est bien sur ce point que l’Association Arche de Zoé a failli. Même si, depuis 1988, la notion d'ingérence humanitaire est reconnue par le droit international, on peut se demander si elle ne devrait pas rester dans la sphère du dialogue sur fond de valeurs strictement morales. Les valeurs, pour généreuses qu’elles soient, mettant au premier plan celles de la démocratie ou le respect des droits de la personne humaine, n’en sont pas moins sujettes à la critique. L’ingérence est en contradiction elle-même avec les objectifs fondamentaux de l’ONU qui énoncent dans son article 2.7 de la Charte des Nations unies : « Aucune disposition de la présente charte n'autorise les Nations unies à intervenir dans les affaires qui relèvent essentiellement de la compétence nationale d'un État ». Plus fondamental, iI est difficile dans ces conditions de séparer les mobiles humanitaires, des mobiles politiques et de s'assurer du total désintéressement des états et des organismes intervenants. Retour d’un impérialisme de la pensée, quand ce n’est pas de l’action, d’un côté, réaction d’orgueil ou encore menace pour la liberté et l’autonomie si chèrement acquises, de l’autre, l'ingérence est toujours une action dirigée depuis le Nord vers les pays du Sud. Cette dissymétrique de la souveraineté des États qui va s’amplifiant devrait engendrer des résistances de plus en plus fortes de la part des pays du Sud. Le sommet du G-77 - auquel appartiennent le Tchad et le Soudan - qui réunit les états les plus pauvres, a condamné dès 1990 le « prétendu droit d'intervention humanitaire » mis en avant par les grandes puissances.
La cause serait sans doute entendue : « Ingérence humanitaire, c'est le droit qu'on donne à des Etats d'envoyer des soldats dans un autre Etat pour aller tuer des pauvres innocents chez eux, dans leur propre pays, dans leur propre village, dans leur propre case, sur leur propre natte » clame Ahmadou Kourouma.
L’ingérence humanitaire est sans avenir.
Voilà pourquoi nous y tenons tant !
Docteur Claude Valentin, pédiatre, docteur en philosophe
SOPHOCLE, Antigone, traduction de Robert Pignarre, Paris, Flammarion, 1999, p. 81.
L’institution du lévirat obligeant le frère du défunt à se marier avec la veuve montre combien la priorité d’assurer une descendance était impérative.
Fondements de la métaphysique des mœurs in Métaphysique des mœurs, I, Fondation, Introduction, trad. Alain Renaut, p.108
Camp. A. Rougier, « La théorie de l'intervention d'humanité », la Revue générale de droit international public, t. XVII (1910), page 468 et suivantes
Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé , Prix Renaudot et le Prix Goncourt des lycéens.
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