Vous avez dit : Philanthropie ?
Christian Navarro
26 Décembre 2008
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"Une civilisation qui s'avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.
Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.
Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde."
Ces phrases ont été publiées en 1955, notre actualité leur donne encore et pleinement raison. Elles débutent le très remarquable Discours sur le colonialisme, écrit par Aimé Césaire. Ce Discours fait partie de la bibliographie proposée par PDM sur son site(1), et si nous devions ne retenir qu'un seul livre de cette bibliographie, ce serait ce titre qu'il faudrait conseiller : livre que tout volontaire aux actions humanitaires doit ou devrait avoir lu.
La meilleure démonstration de la justesse de la pensée d'Aimé Césaire est la décision de la guerre en Irak. La construction de la nécessité de déclencher cette guerre est une caricature de diplomatie occidentale, basée sur le mensonge, qui en fait un paradigme, un parangon de mensonge d'Etat, montrant la faiblesse de cet Etat, et dans notre exemple le déclin de l'Empire américain.
Aimé Césaire le traduisait ainsi, "les colonisés savent désormais qu'ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs maîtres provisoires mentent. Donc que leurs maîtres sont faibles."
Il ajoutait, "la malédiction la plus commune en cette matière est d'être dupe de bonne foi d'une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu'on leur apporte."
Oui, le Discours d'Aimé Césaire est exceptionnel. Il concerne le colonialisme - il est écrit au début des années 50 - et révèle un esprit élevé et un homme qui n'a pas froid aux yeux quand il lance un tel pavé dans la mare diplomatique. Nous pouvons ramasser le pavé, et le lancer, et le relancer dans nos mares actuelles, diplomatiques ou commerciales, religieuses ou économiques, philanthropiques ou humanitaires.
Un adhérent à Pédiatres du Monde ne peut pas, ne doit pas, ne pas réfléchir à ce qui se passe dans la grande sphère de l'Humanitaire.
Nous nous invitons dans des pays. Avec leur accord, voire leur demande ! C'est vrai, mais c'est facile à "obtenir". Et nous allons leur porter la bonne parole. Nous sommes médecins, aussi nous remarquons les dérapages de leurs médecines. Heureusement, dans l'ensemble nous savons nous tenir et ne rien critiquer. Nous voyons bien l'inutilité, voire le danger de certaines pratiques, comme les tradithérapies (2) à l'aide de brûlures avec des pointes de bâtons chauffés, ou encore les thérapies à base de lumières de toutes les couleurs. Nous avons bien chez nous l'homéopathie qui a la même efficacité.
Ces exemples peuvent bien entendu être taxés de caricature, mais ils montrent que les adhérents de PDM réfléchissent et savent rester en retrait, qu'ils sont à l'opposé de ce qui est maintenant le parangon de la bêtise humanitaire, la chevauchée fantastique des aventuriers de l'Arche de Zoé.
Il faut toujours surveiller ses bagages, prudence élémentaire rappelée dans toutes les gares et aérogares. Précaution indispensable lors des aides humanitaires.
Nous savons qu'il vaut mieux favoriser l'industrie pharmaceutique locale plutôt que d'amener des produits de notre terroir, a fortiori quand ils sont inutiles ou dangereux.
Nous savons que nous devons respecter nos hôtes, leurs cultures intellectuelles et potagères, respecter leurs modes de vie et aussi leurs difficultés. Et si nous allons chez eux c'est pour aider, c'est pour apprendre également et partager, et en partie, aussi, c'est pour nous.(3)
Et c'est bien ce "pour nous" qui va faire problème. Qu'allons-nous vraiment chercher ?
Pour les sociétés industrielles ou commerciales, le problème est plus simple. Elles savent toujours ce qu'elles vont chercher : des profits. Leur réflexion n'est qu'une analyse comptable, avec un instrument, une balance de Roberval ou une autre, en tous les cas simple, avec deux plateaux, pertes et profits. Ensuite, on justifie.
Ceci peut même aller jusqu'à évoquer l'aide donnée à des populations locales ! Et on ferme une usine en Europe pour cette action, que l'on veut même qualifier d'humanitaire ! Est-il besoin de donner des explications ? Ce type d'aide aux pays en voie de développement, appelés joliment les PMA, Pays les Moins Avancés, peut revêtir divers aspects.(4)
Quelle que soit l'aide apportée à certaines populations, elle sera toujours bienvenue, c'est évident, c'est compréhensible. Surtout dans ces fameux PMA. Et on peut ainsi légitimer toute action. Mais une ONG n'est pas un Cheval de Troie, et c'est bien pour cela que nous devons surveiller nos bagages et ne pas emporter dans notre valise l'étendard marqué "Philanthropie" d'une société commerciale.
On peut toujours nous dire que les sociétés industrielles ou commerciales font ce qu'elles veulent et que nous ne sommes pas obligés de participer à leurs actions. Le procédé est simple, spécieux et dangereux. Nous avons le droit de dire, d'avertir et condamner. En tant qu'association, en tant qu'individu.
Et nous revenons à Aimé Césaire qui a osé, lui, crier, et de quelle façon, à une époque où cela était plus difficile que maintenant.
Non, je n'aimerais pas qu'une de mes petites filles puisse un jour me reprocher de m'être tu.
Regardons ce qui se prépare dans ces pauvres PMA, notamment à Madagascar où se précipitent les sociétés, plus particulièrement les agro-alimentaires. Celles de la Corée du Sud vont "aider" les Malgaches, en louant pour rien, pour un bail de 99 ans, la moitié de leurs terres arables pour y planter du maïs et des palmiers à huile, pour... l'exportation. Les Malgaches vont bien récupérer quelques litres d'huile et quelques tonnes de maïs, et certains, les Coréens les premiers, diront, c'est toujours ça, c'est bien pour eux ! Bravo !
Nous pouvons arrêter ce billet, comme nous l'avons commencé, sur une citation du Discours sur le colonialisme :(5)
"Et puisque vous parlez d'usines et d'industries, ne voyez-vous pas, hystérique, en plein cœur de nos forêts ou de nos brousses, crachant ses escarbilles, la formidable usine, mais à larbins, la prodigieuse mécanisation, mais de l'homme, le gigantesque viol de ce que notre humanité de spoliés a su encore préserver d'intime, d'intact, de non souillé, la machine, oui, jamais vue, la machine, mais à écraser, à broyer, à abrutir les peuples ?"
J'aime bien aussi cette phrase de Césaire : "C'est la tête enfouie sous le fumier que les sociétés moribondes poussent leur chant du cygne."
C'est vrai, quand quelqu'un ment, c'est qu'il est en difficulté. Il est faible. A nous de le lui faire remarquer. Alors, qui a dit, "Philanthropie" ?
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2 - C'est aux acteurs locaux, par la compréhension et la formation, à lutter contre ou modifier leurs pratiques traditionnelles. Nous ne pouvons imposer : cela ne signifie rien et débouche sur un échec.
5 - A lire aussi, d'Aimé Césaire : Le discours sur la Négritude, prononcé en 1987
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