"Pédiatres Du Monde" et la médecine en Moldavie
Dr Christian Navarro
Avril 2008
_________________
Après douze ans de missions de Pédiatres Du Monde en Moldavie, il paraît important de faire le point sur l'intérêt et les résultats de nos missions.
Chaque mission comprend en moyenne quatre personnes, qui prennent en charge l'intégralité de leurs frais et amènent souvent du matériel.
En douze ans, et à raison d’une dizaine de missions annuelles, ceci constitue un investissement considérable et mérite bien réflexion.
Cinq projets pédiatriques ont été lancés en Moldavie.
Des intervenants non pédiatres sont venus bénévolement compléter les équipes médicales. Il s’agit de kinésithérapeutes, d’enseignants et d’interprètes en langue des signes, d’orthophonistes, d’infirmières, de sages-femmes, de chirurgiens, de radiologues ...
Les équipes se déplacent dans tout le pays.
Les projets sont :
- Enfants sourds et malentendants : Aide à la prise en charge globale. (ORL, audiophonologie, formation d'enseignants à la langue des signes, formation orthophonique, aide à l’appareillage, aide éducative….)
- Enfant handicapé mental. Enfant handicapé moteur. Formation à la kinésithérapie
- Mucoviscidose. Prise en charge globale et spécialisée. Formation à la kinésithérapie respiratoire.
- Néonatologie. Formation à la réanimation et à la prise en charge néonatale
- Pédiatrie générale. Formation. Ecriture et validation de protocoles d'urgence.
1. Langue des signes
Reconnaître l'intérêt de l'apprentissage de la langue des signes n'a guère été facile et de nombreux blocages persistent encore, sur le terrain et chez les décideurs.
Ces difficultés n'ont évidemment pas étonné, ni découragé, des enseignantes françaises qui ont connu les mêmes difficultés en France quelques années plus tôt. Ces enseignantes de PDM ont une motivation considérable et connaissent l'intérêt de donner aux enfants des possibilités de communiquer. Elles savent aussi les bénéfices pour ces futurs adultes de pouvoir s'intégrer dans la société, de pouvoir travailler, d'être autonomes.
Quelques personnalités moldaves ont saisi aussi l'importance pour leur pays de cet apport considérable de la langue des signes et participé à cette ouverture, apportant leur dynamisme à cette action pilote.
Deux jeunes enseignants ont été formés. Nous attendons maintenant que les autorités moldaves reconnaissent leur statut et leur diplôme.
Tant d'années d'investissement, pour former des enseignants moldaves qui pourront aider de jeunes compatriotes à devenir des adultes productifs, communiquant et heureux, justifient la mobilisation des autorités ministérielles moldaves.
Les contacts avec l'équipe ORL de l'Hôpital Coţaga sont excellents et permettent une bonne coopération entre chirurgiens moldaves et français et le développement de techniques encore peu utilisées en Moldavie telle que, par exemple, la pose d’aérateurs trans-tympaniques.
2. Handicap
Handicap mental
PDM a noté les difficultés des enfants et adolescents handicapés et les conditions, il faut bien dire effrayantes, qui leurs étaient réservées dans certains centres.
Une désinstitutionalisation a été favorisée pour certains jeunes. PDM a participé (grâce à un financement de MAP Accueil) à la création d’un CAT qui fonctionne toujours, permettant à de jeunes handicapés mentaux d'avoir une certaine autonomie.
La visite récente d’un centre de réadaptation a révélé que les problèmes des personnes handicapées se sont encore aggravés avec une diminution du personnel, dévoué certes, mais insuffisamment formé, non reconnu, mal rémunéré et dépassé par l'importance des problèmes.
L'équipe Handicap de PDM ne pourra seule apporter d'aide supplémentaire à ces personnes et au personnel. Une réelle politique médicale de prise en charge des personnes handicapées est absolument nécessaire.
Handicap moteur
Des difficultés motrices peuvent aggraver les difficultés mentales obérant complètement la vie des enfants et des adolescents malades.
De graves problèmes moteurs et orthopédiques sont souvent au premier plan. Infirmité motrice ou scoliose sévère par exemple.
Une formation par PDM à la kinésithérapie musculaire est toujours en cours. Elle a nécessité des dizaines de missions, qui ne paraissent pas être réellement reconnues et prises en compte par l'Université Moldave. Il est certain, que là aussi, l'appui des autorités moldaves est indispensable. Sans cette aide, le travail de l'équipe Handicap de PDM s'essouffle et n'apporte pas suffisamment de bénéfices à la santé des moldaves.
Le problème est identique pour l'enseignement de la kinésithérapie respiratoire, indispensable pour la prise en charge des enfants atteints de mucoviscidose et pour ceux atteints de bronchiolite ou d'asthme. Or, la kinésithérapie respiratoire est l'un des progrès les plus importants de ces dernières années. Cette spécialité française commence à se répandre dans les pays européens. La Moldavie ne doit pas laisser passer cette chance de bénéficier du travail des enseignants de cette thérapie.
3. La Mucoviscidose
En situation médicale désespérée, les enfants atteints de mucoviscidose ont bénéficié pleinement de l'implication d'une équipe PDM, hautement spécialisée pour la prise en charge de cette affection sévère. Cinquante enfants sont maintenant suivis par une équipe hospitalo-universitaire moldave. Certes, de nombreux autres enfants ne bénéficient pas encore de cette prise en charge médicale.
Des liens avec un vrai partenariat existent entre les équipes de Pédiatres du Monde, de Pharmaciens sans Frontière, nos confrères moldaves et les Centres Universitaires de Bordeaux et Toulouse. La création d'une Association Moldave de Parents d'Enfants atteints de Mucoviscidose est également un élément important pour la prise en charge de cette affection.
Cependant, la Moldavie est encore dépendante de ce partenariat, et de l'aide de PDM et PSF.
D'autre part, la reconnaissance de l'importance de la Kinésithérapie, déjà abordée plus haut, et son enseignement par l'Université Moldave deviennent absolument nécessaires. Les programmes Handicap, Mucoviscidose et Pédiatrie générale dépendent totalement de cette formation de kinésithérapeutes, associée bien entendu à leur reconnaissance dans le système médical moldave : reconnaissance du diplôme et financement.
4. La Néonatologie
Cette branche, par contre, manifeste une sérénité certaine.
Les progrès, très nets, de la néonatologie semblent dus à l'attitude cohérente et uniforme adoptée par les responsables sanitaires moldaves.
Les équipements ont bénéficié de financements variés, moldaves ou étrangers. Les maternités, éloignées ou non, ont des équipements de pointe. PDM s'efforce d'apporter, mission après mission, la formation nécessaire pour utiliser ces équipements.
Nous constatons aussi que l'utilisation d'un même langage dans tout le pays, dans toutes les maternités et les hôpitaux, donne à la néonatologie une cohérence et un démarrage pratique apportant un début d'efficacité et des premiers résultats.
Ces progrès sont notés même dans les maternités éloignées, comme celle de Rîşcani.
On pourrait croire que les actions et conseils des ONG, et notamment de PDM, ont porté leurs fruits en faisant changer les mentalités. Cela est certainement vrai, mais nous savons que c'est aussi une volonté politique et universitaire, avec notamment l’efficacité de l'action du Professeur Stratulat, responsable de la Néonatologie, qui a fait changer les comportements et a permis d’améliorer les conditions de l’accouchement et du nouveau né durant les premières heures de vie, diminuant ainsi la mortalité et la morbidité.
C'est bien ce que nous aimerions obtenir pour les autres spécialités pédiatriques. Arriver à avoir une même vision globale, des objectifs nationaux et un discours cohérent centré sur la volonté d'obtenir des résultats positifs : cette volonté ne pouvant qu'être moldave.
5. Pédiatrie Générale
Les médecins que nous rencontrons sont conscients des failles de leur système médical et notamment, à côté de bénéfices indéniables, des effets contradictoires introduits par le système d'assurance et celui de la hiérarchie médicale.
Ne subventionner un service hospitalier que s'il a fait un diagnostic et assuré un traitement favorise toutes les dérives. Cette démarche aboutit à des retards pour un avis spécialisé et un transfert vers un service mieux adapté. Vouloir imposer un diagnostic, sans permettre doute et interrogation, favorise l’émergence de diagnostics douteux voire erronés, entraînant des retards, voire un danger vital pour les jeunes patients.
Au bout de 12 années de missions en Moldavie, nous sommes toujours étonnés par la fréquence de diagnostics particulièrement graves, tels que Pancréatite, Hypertension Intracrânienne, Encéphalopathie, Hépatite et autre Coxa Valga. Ces diagnostics sont exceptionnellement rencontrés par les pédiatres européens dans leur cursus professionnel, mais nos confrères moldaves semblent y être confrontés pluri-quotidiennement. Un tel décalage devrait alerter les autorités moldaves.
De tels diagnostics sont anxiogènes pour les enfants et leurs parents, dont la vie est déjà souvent difficile. Traiter « une crise affective respiratoire » ( Spasme du Sanglot), qui ne justifie normalement aucune prise en charge, avec un traitement anticonvulsivant et une surveillance électro-encéphalographique, en est un exemple non exceptionnel. Ces diagnostics accroissent le nombre de consultations générales, spécialisées et hospitalières. Ils augmentent considérablement les frais médicaux des familles et de l’Etat Moldave. Ceci nous paraît dramatique quand on sait qu’ils ne correspondent à aucune réalité médicale.
Nous sommes également étonnés par l’importance des prescriptions de produits injectables, parfois inadaptées (exemple : aminosides pour une angine) quand l’utilisation de spécialités orales est aussi efficace, moins douloureuse, nettement moins dangereuse (nette diminution des complications iatrogènes) et moins chère.
Tout le monde y trouverait un bénéfice : l’enfant en premier, mais aussi financièrement les familles et surtout le Trésor Moldave : coût des produits, diminution des heures de travail, diminution des temps d’hospitalisation, diminution des complications (comme par exemple les surdités provoquées par des traitements inutiles).
Tout ceci est largement mentionné par de nombreux confrères moldaves rencontrés au cours de nos missions. Il ne s'agit pas chez eux de mimétisme au contact de médecins étrangers, mais bien d'un vécu personnel, qui correspond souvent aux observations des médecins de PDM.
L'implication des médecins de famille lors des missions de PDM, le niveau élevé de leurs questions, l'intérêt qu'ils apportent à un besoin de changement, leur volonté d'offrir une meilleure médecine à leurs concitoyens, montrent les possibilités considérables d'évolution de la médecine moldave. Cela constitue également un élément moteur pour les médecins français qui peuvent échanger d'égal à égal avec leurs confrères moldaves.
--------------------------------
Des améliorations de la santé de la population moldave, et plus particulièrement celle des enfants, futurs actifs du pays, nécessitent des actions politiques. PDM ne peut continuer à faire de la formation médicale et para médicale de base qu’avec la reconnaissance et l'appui du Ministère de la Santé et de l’Université moldaves. La convention signée avec le ministère de la santé et valable jusqu'à fin 2009 doit donc être non seulement renouvelée, mais élargie à l’Université et développée pour déboucher sur un véritable partenariat avec des objectifs précis
Les équipes PDM ont vu de profonds changements dans l'évolution du Service de Santé Moldave. Le désir de progresser de nos confrères moldaves, leur volonté d'offrir les meilleurs soins à leurs patients, les résultats déjà obtenus, leurs demandes de formation, sont perçus lors de chaque mission par les équipes de PDM et alimentent leurs espoirs et la certitude que la médecine moldave est sur la bonne voie. |