Mot de la présidente

 A propos de l'engagement

 Catherine Salinier - Présidente de Pédiatres du Monde

Le terme engagement évoque pour moi un passage étroit dans lequel on n’a pas d’autre choix que d’entrer poussé par une force extérieure (comme on dit que le bébé s’engage dans le bassin de la mère) ou par la curiosité ou le hasard (lors d’une promenade on s’engage sur un chemin plutôt que sur un autre) ou par la nécessité (on s’engage dans un chemin pour sortir d’une impasse) ou une sorte d’attirance (on expérimente telle ou telle voie) Mais il y a une notion de non retour ou tout au moins de longue durée avant d’être arrivé au bout ou d’avoir à choisir une autre voie, comme si la voie était non seulement étroite mais sans bifurcation possible rapidement. Et en même temps ce n’est pas enfermant car dans ma représentation personnelle on voit une issue au bout vers laquelle on va même si elle n’est pas un but final défini comme définitif.

Il y a dans cette représentation 4 notions : impériosité à entrer, en tous les cas tentation très forte, obligation d’aller de l’avant une fois entré, étroitesse du chemin et donc difficultés à avancer mais but motivant en tous les cas attirant.

De plus il y a, pour moi, dans l’engagement, un but qui inclut l’altérité : cet engagement, d’autres doivent en tirer profit. L’engagement c’est donc se mettre soi-même au service (notion d’obligation intérieure et donc d’un certain don de soi) d’une action (physique ou intellectuelle) quelle qu’elle soit (professionnelle ou non) pour le bénéfice direct ou indirect d’autres. Globalement c’est un certain don de soi pour d’autres (de son temps, de ses capacités). Je pense que l’on est un parmi d’autres et que l’on doit tenir sa place (même microscopique) de façon la plus active possible dans la marche globale de l’humanité. S’engager c’est dépasser ce qui ne profite qu’à soi directement. C’est en faire plus et mieux que ce qui nous est juste imposé par, par exemple, l’obligation d’avoir un métier pour en vivre. C’est dépasser son seul intérêt ou sa seule nécessité vitale. C’est le plus qu’on doit apporter au groupe humain (en dehors de l’engagement qui va de soi vis à vis de ses proches immédiats que sont la famille ou les amis)

Donc globalement « S’engager c’est, pour moi, donner à sa vie  un sens altruiste qui ne va pas forcément de soi ».

Cette altérité de l’engagement a deux niveaux. Altérité du ou des bénéficiaires de l’engagement mais aussi altérité des partenaires de l’engagement. En effet on est rarement isolé dans son engagement. S’engager avec d’autres vers le même but fait que l’on a une place et un rôle dans le groupe et que se désengager ampute le groupe. Cela renforce la notion d’impériosité. On ne peut plus faire autrement que d’avancer. Sauf à renier la raison de son engagement ou à en avoir épuisé sa motivation ou son sens originel. Cela est rendu néanmoins possible si l’engagement est bénévole. Cette notion de bénévolat est pour moi indissociable de la notion d’engagement. En effet être rétribué pour une action et la faire bien est la moindre des choses (c’est juste la définition de la conscience professionnelle) et l’on n’est pas dans l’engagement tel que je l’entends. Seul le bénévolat donne de la force à l’engagement qui devient donc un choix délibéré. Il devrait aussi aider à en fixer les limites en ce qu’il permet de les fixer à soi même. Mais cette notion de limites dans l’engagement n’est pas simple à concilier avec l’altérité dans l’engagement.

Comme la liberté qui a ses limites dans le respect de celle des autres, les limites de l’engagement ne doivent pas impacter celles des autres (bénéficiaires ou partenaires) Car si je me désengage un autre va devoir faire à ma place et donc se trouver peut-être en difficulté.

Ceci introduit la notion de responsabilité, essentielle dans toute forme d'engagement. Responsabilité vis à vis de ceux vers qui 0n s’engage et responsabilité vis à vis de ceux à côté de qui on est engagé. Quelle limite donner à mon engagement avec cette responsabilité.

Si l’engagement est un choix à partir de quand devient-il un choix contraint par lui même nous poussant aux limites de ce qui est raisonnable pour nous même d’accepter de donner et pour les autres d’accepter de recevoir ou de ne plus nous voir donner.

 

Personnellement j’ai eu un exemple fort d’engagement par mon éducation. Mes parents étaient des gens engagés dans des activités péri-professionnelles auxquelles je les ai vus consacrer avec bonheur beaucoup de temps, qui empiétaient largement sur notre vie familiale et qu’ils nous (leurs enfants) ont faites partager ipso facto. Peut-être aussi par ma mère une éducation catholique qui impose de donner aux autres, de partager, mais pas seulement car le plus engagé des deux parents était le père : éminemment laïque.

Mon premier réel engagement a été au MLAC (Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception) 1973. Mes amis étudiants collaient des affiches. Jeune étudiante en médecine je me suis dit alors que je pouvais faire autre chose que coller des affiches et donc, puisque je le pouvais je le devais (sorte d’obligation morale), alors je « l » ait fait avec d’autres. Nous faisions des avortements clandestins dans les meilleures conditions possibles qui n’étaient pas de bonnes conditions mais qui étaient moins pires que ce à quoi étaient acculées ces femmes en détresse). Ces dangers que nous courions et que nous avons faits courir aux femmes concernées, je ne crois pas que je les mesurais à l’époque. La mesure que j’en ai pris depuis corrobore cette idée d’irrépressibilité dans l’aide aux autres : il le fallait et c’était tout… Elles avaient besoin de nous (je) et nous devions (vais) les aider : je ne voyais pas plus loin : je me suis engagée.

Par la suite mes engagements ont continué à être professionnels (faire mon métier à fond au delà de ce qui était imposé) ou péri-professionnels : agir pour la profession, son organisation et agir pour les bénéficiaires de cette profession. PDM s’inscrit là : faire bénéficier les enfants d’autres pays de ce dont bénéficient les enfants français de mes compétences professionnelles.

 

De mes engagements je tire un bénéfice personnel. Ce bénéfice est le surcroit d’enthousiasme de vivre qu’il m’a donné et me donne toujours bien des années après. C’est un but concret choisi qui dépasse ma simple vie (survie). L’idée d’agir pour quelque chose « en plus ». En plus de ce que nécessite le fait de vivre pour soi-même, de vivre pour sa famille élargie à l’entourage proche, de vivre pour son métier. C’est élargir le cercle des bénéficiaires « naturels » de sa propre existence. C’est se donner une dimension supplémentaire.

Mais là il y a un risque. C’est que l’engagement pousse à s’oublier soi-même et surtout à oublier ce que l’on doit obligatoirement à ses proches. C’est le temps qui leur est volé. C’est ce que, de soi même on leur a volé mais en balance avec ce qu’on leur montre pour l’exemple dans leur propre actualité ou futur de vie. Et j’ai toujours eu du mal à situer cette frontière.

Au soir de ma vie je me pose la question : de quoi ai-je privé les miens, de quoi me suis privée au nom de mes engagements ? Quelles contraintes est-il licite de supporter pour faire de ses engagements des élans et non des poids ? C’‘est toute la question des limites qui est bien difficile à fixer.

L’engagement rejoint ici la notion d’emballement, de passion, d’aveuglement, de dévoration. Passage étroit de la voie à suivre sans bifurcation, sans arrêt ni retour possible

 

L’engagement est bien sûr indissociable de la notion d’éthique.

Le choix du motif d’engagement, la forme de cet engagement, les buts et les moyens doivent être pesés à l’aune de la morale et de l’éthique. On s’engage vers d’autres au motif d’une cause. Cette cause est-elle juste ? Justifie-t-elle mon engagement ? Justifie-t-elle que j’y engage d’autres que moi.

Or nul ne peut décider seul de la valeur éthique d’un engagement. D’où la nécessité de partager cet engagement avec d’autres pour réfléchir à son bien fondé éthique. Un engagement peut être aveuglé, même en groupe, dans sa finalité. On le voit dans des engagements extrémistes politiques, religieux etc…

Puisque l’engagement est dirigé vers d’autres et partagé avec d’autres il est primordial que ceux qui en bénéficient et tout ceux qui y oeuvrent soient d’accord sur son bien fondé y compris, et même surtout, aux yeux de personnes totalement étrangères au thème de cet engagement (comme témoin non engagés, neutres).

L'éthique de l'engagement sous-entend le respect (de tout et de tous), parce qu'il suppose en général une asymétrie, culturelle, économique, sanitaire, sécuritaire, etc. au profit de celui qui s'engage parce qu'il en a les moyens. L'autre est en situation de demande, ou d'attente.

Vis à vis des « objets » de l’engagement, qu’ils soient idées ou personnes, quelle est la nécessité ? Que puis-je, que pouvons nous apporter et comment ? Quelle est la demande ou comment la faire émerger ? Quelles seront les conséquences ? Ne seront-elles que bénéfiques ? Peut-il y avoir des effets adverses là où on ne croit qu’à des bénéfices ?

Vis à vis des « sujets » de l’engagement, acteurs ou partenaires, comment agir ensemble, en harmonie, comment aider l’action de l’autre, la valoriser et ne pas l’entraver ? Comment laisser à chacun sa place ? Comment occuper ma juste place ?

Reprenons l’exemple du MLAC : nous étions hors la loi à l’époque. La loi est-elle toujours éthique ? Nous ne le pensions pas et c’est pour cela que nous nous sommes engagés là et avons contribué à faire modifier la loi. Mais d’autres que nous le pensaient et le pensent toujours sur ce sujet pourtant aujourd’hui légalisé.

Et nous avons fait quelque chose qui à leur yeux est immoral et n’était pas éthique.

Et pourtant … il le fallait ! à nos yeux nous (je) le devions (ais).

Des questions éthiques à PDM ? C’est chaque jour !!!

Est-il éthique simplement d’entrer dans un pays et de proposer son aide ?

Est-il éthique de faire des soins primaires ponctuels ? Est-il éthique de faire de l’éducation nutritionnelle ou, plus, sexuelle, sans maîtriser complètement les coutumes locales ? Est-il éthique d’arrêter brutalement mon engagement et de laisser plus de travail aux autres ?

Est-il éthique de solliciter des donateurs en leur demandant un blanc seing sur nos actions ?

Oui, il faut absolument un Comité d’ Ethique à PDM.

 

(mise en ligne le 16/11/2017)